The International Council
for Philosophy and Human Sciences

Jean d’Ormesson, le Cipsh et Diogène

 Jean d’Ormesson, le Cipsh et Diogène

        La disparition de Jean d’Ormesson prive le Conseil international de la philosophie et des sciences humaines de l’un de ses pères fondateurs.
Pendant longtemps l’action, voire l’existence du Cipsh a été indissociable de sa figure. À partir des années 1950, il en a été d’abord un omniprésent secrétaire général adjoint, aux côtés de Sir Ronald Syme, puis le secrétaire général, puis le président. D’emblée, il avait compris le motif essentiel qui avait poussé l’Unesco à créer le Cipsh : soucieuse d’encourager les échanges entre savants des deux blocs, sa mission principale à l’époque, l’Unesco avait l’exigence de confier à des organisations professionnelles (ou, comme l’on dit depuis, « non gouvernementales ») des tâchés politiquement et culturellement sensibles, qu’elle-même préférait ne pas réaliser directement.
        C’est à partir de ce mandat implicite que Jean d’Ormesson créa le modus operandi et le style du Conseil. Grâce aux ressources qu’assurait généreusement l’Unesco, il réunissait périodiquement les organisations du Cipsh lors d’Assemblées générales et colloques convoqués à travers les continents : à Ann Arbor, Tokyo, Mexico, Bucarest, Palerme, Dakar, Rio, Dubrovnik, Montréal, Delhi, Caracas, le Caire, Rabat, Harare… Il jouait ensuite, à Paris, le trait d’union avec le secrétariat de l’Unesco, dont il avait peu à peu appris à connaître, bien malgré lui, tous les engrenages. Aussi, les grandes entreprises savantes que l’Unesco confie au Conseil – les études internationales sur les fascismes, sur le racisme, sur la présence variée des sciences humaines à travers le monde – s’assortissent de subventions régulières, destinées aux congrès et autres outils savants que sélectionnent les organisations membres : des bibliographies, des dictionnaires, des atlas, des éditions de textes et autres ouvrages d’érudition qui bénéficient durablement de ce jeu politique et diplomatique mis au service de la culture.
        Sous son long règne, le Cipsh prospère. Jean d’Ormesson installe le Cipsh dans les bâtiments de l’Unesco, se noue d’amitié avec les responsables des fédérations membres et invite des savants du monde entier à rejoindre le Bureau du Cipsh. Il tisse en même temps des relations amicales avec des ambassadeurs, des hauts fonctionnaires, des responsables politiques à l’Unesco. Certes, son prestige intellectuel et sa visibilité publique lui facilitent la tâche, d’autant plus que l’Unesco était alors une institution très sensible aux dynamiques du monde culturel français ; mais il veille aussi à ce que l’action du Cipsh se déroule à l’échelle qu’il préférait, à savoir celle d’une institution académique d’élite, chargée d’assurer discrètement le rôle de passerelle intellectuelle et matérielle entre les grands réseaux savants du monde et l’agence culturelle des Nations Unies.
        Très tôt, Roger Caillois l’associe aussi à la direction de Diogène. Ensemble, ils attirent les auteurs les plus prestigieux de leur temps ; mais les sommaires de la revue montrent aussi une capacité singulière d’identifier de jeunes intellectuels encore peu connus, dont ils apprécient l’esprit novateur. C’est en large partie en brassant les thèmes et les profils, suivant l’idée des sciences diagonales chère à Caillois, que la revue s’affirme rapidement au sein des sciences humaines et de la philosophie contemporaine ; s’y ajoute évidemment un vigoureux élan international accompagné d’un goût prononcé pour l’interculturel.
        À l’instar du Cipsh, la revue se distingue par une certaine allure aristocratique. Paraître dans Diogène n’était pas pour tout le monde : les textes faisaient des aller-retour entre le fondateur de la revue et son adjoint, accompagnés de petits mots manuscrits qui fustigeaient souvent celles et ceux qui avaient tendance à trop s’apprécier. Personne, pas même un prix Nobel, n’était à l’abri des critiques sévères émanant de la direction. Les courriers envoyés aux auteurs des manuscrits, toujours aimables et cordiaux, ne portaient la moindre trace de ces échanges préparatoires, qui mériteraient un chapitre à part dans l’histoire informelle de la littérature et de l’édition contemporaine.
        Au fil du temps, pourtant, même ce formidable mécanisme s’usure. La crise de l’Unesco, au milieu des années 1980, affecte les ressources attribuées aux diverses organisations partenaires, parmi lesquelles le Cipsh. Mais c’est surtout à ce moment que commence à devenir visible une transformation profonde des sciences humaines : à savoir, l’extinction progressive, du moins en Occident, des grandes figures savantes et intellectuelles, d’écrivains, philosophes, humanistes en mesure de produire des ouvrages fondateurs et de rayonner à travers la planète. Pour Jean d’Ormesson, passionné des grands de la culture de tous les temps, une époque était sans doute en train d’arriver à son terme.
        Il sut encore gérer avec sagesse un passage de consignes difficile. Au moment de se retirer, en 1996, il confiait le Cipsh à un savant universellement apprécié, Jean Bingen, un ancien membre du Bureau du Cipsh et son ami de longue date. On peut associer ce choix au désir d’ancrer durablement le Conseil dans le monde de l’érudition savante et à la fois ouverte à une pluralité de cultures. Sa présence se fit discrète, et néanmoins il continua à prêter son soutien et son autorité morale au Cipsh. Lorsque un autre normalien, Maurice Aymard, fut choisi par Jean Bingen pour lui succéder, c’est encore Jean d’Ormesson qu’il souhaita rencontrer parmi les premiers.
        Il fit aussi le nécessaire pour assurer la continuité de Diogène. Ayant lui-même succédé à Caillois à la mort de ce dernier, c’est à son adjointe Paola Costa Giovangigli qu’il confia à son tour la revue. Elle prit ses fonctions et dirigea la revue avec autant de compétence, de passion et de générosité que ses prédécesseurs. Lorsque Diogène célébra son premier demi-siècle de vie par un beau colloque organisé par l’Unesco, c’est encore Jean d’Ormesson qui prononça le discours principal, publié par la suite sous le titre « Cinquante ans, c’est un bel âge pour une revue ».
Jean d’Ormesson aurait-il apprécié l’évolution du Cipsh et de Diogène, l’un et l’autre si résolument tournés vers l’interculturel, l’Asie, la Chine ? Nul ne peut le dire. Ce Français cosmopolite, amoureux de Venise et de l’Italie, aurait peut-être regardé avec un sourire bienveillant à cette nouvelle orientation ; il aurait sans doute apprécié l’effort d’aller chercher les idées et les grandes figures du la culture là où les met l’histoire ; au fond, ce qui lui tenait à cœur était la nature foncièrement savante et intellectuelle de ces entreprises, sans laquelle il n’y a pas d’esprit, de charme, de grâce.


        Milan, 9 décembre 2017.
                                                                                                           Luca Maria Scarantino.
 

 


December 13, 2017